Une attention aimante

Toute notre séance nous amène à densifier naturellement l’état d’attention, à l’aimer même, de plus en plus.

Le vécu postural, l’exercice du souffle nous invitent constamment à ce mouvement intérieur qui consiste à se rendre attentif, de cette attention bienfaisante que souvent je cherche à l’extérieur, alors qu’elle est accessible ici, en moi, à tout moment.

De cette attention qui se fait plus fine, plus continue, se déploie le discernement : qui suis-je ? Peut-être plus, beaucoup plus, que ce que je pensais être… Dans mon expérience intime sur le tapis, je vis un fourmillement de sensations, de couleurs émotionnelles, de pensées plus ou moins agitées, d’états d’être singuliers ; tout cela va et vient, mouvements éphémères d’un espace beaucoup plus vaste et tranquille dont la présence nue se découvre au rythme de ma danse, entre intention et lâcher prise.

Pour pouvoir lâcher, j’ai besoin d’avoir rencontré. Et c’est dans, et de, la qualité même de cette rencontre infiniment subtile que nait le lâcher prise. Au fil des propositions, ne rien rejeter des sensations qui se présentent, les écouter, les aimer, leur offrir un espace d’expression, les laisser s’en aller… Et doucement goûter, au cœur de l’instant, le calme inhérent à toute manifestation.

Alors la pratique devient une célébration de l’univers et de la vie en ses formes infiniment variées.

« Dans la confidence du souffle » : une très belle leçon de yoga

Alors que mon cœur résonne des derniers mots de ce magnifique livre d’entretiens* entre Colette Poggi (sanskritiste et indianiste) et Eva Ruchpaul (figure majeure du yoga en France),

« Retrouver à chaque cours le plaisir d’aller à la rencontre de l’Un, de l’inhabituel, de l’insolite, puis remettre en circulation dans le quotidien ce qui a été vécu dans la pratique. Cultiver le talent de vivre ce qu’il nous a été donné de vivre »,

je me sens… entière. Oui c’est véritablement le mot qui convient.   

Plonger ainsi dans l’approche du yoga d’Eva, en dialogue avec la pensée indienne sous l’éclairage fin et précis de Colette, c’est en sortir vivifiée ! Je n’en reviens pas de tout ce qui a été nourri en moi à la lecture de ce livre.  

Depuis la fin de ma formation à l’Institut Eva Ruchpaul en 2013, mes pas de chercheuse de paix, de vérité, de sens, d’harmonie… ont continué de me porter vers d’autres enseignements. Exploratrice ravie (et fatiguée parfois, divine fatigue… mais c’est une autre histoire 😉), j’ai cherché à nourrir mon inspiration dans des voies de la Conscience, de la communication, de la thérapie.

A chaque fois, je suis ramenée au corps, sa richesse souterraine, ses potentialités cachées. J’en reviens à cette intuition que tout ce que je cherche est ici, dans cet espace du corps-souffle-conscience qui s’approfondit. C’est à la fois un non-chemin – dans le sens où tout est déjà là, parfaitement imparfait dans la présence vivante de l’instant – et un libre chemin de découverte. Exigeant, qui peut sembler risqué parfois, inconfortable souvent, mais c’est un chemin de Joie. Il me réapprend la bien-veillance, la confiance et la détente vis-à-vis de moi-même et par là même des autres. Ainsi je le vis. Et de plus en plus m’apparaît l’intelligence, la profondeur et la subtilité de la technique « Eva Ruchpaul », pour nous inviter à cette rencontre avec soi-même et se re-trouver libre et vivant, pleinement.

* Colette Poggi, « Dans la confidence du souffle – rencontre avec Eva Ruchpaul, une yogini impertinente », Almora, 2019

Une interview de Colette et Eva a été réalisée à l’occasion de la sortie de ce livre, je vous la recommande vivement : Colette Poggi et Eva Ruchpaul – Dans la confidence du souffle – rencontre du 19 juin 2019

Et ci-dessous quelques courts extraits choisis de l’ouvrage (j’espère qu’ils vous donneront envie de l’acheter !) :

 « On commence le chemin mais on ne sait ni où ni comment cela finira. Le yoga est un imprévisible voyage. Souvent l’entrée dans le yoga se fait pour des raisons banales, des motivations ordinaires, maigrir, s’assouplir… C’est humain ! Progressivement on devient témoin d’une insensible transformation, cette fameuse « manière de se faire » selon la formule de Masson-Oursel. Ce bonheur rencontré, au gré des séances, on peut, on sait peu à peu le raviver, on en devient co-créateur. On n’est plus passif par rapport à sa vie » (Eva Ruchpaul, p.25)

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 « Dans cette effervescence heureuse de la pratique, on reconnaîtra un chemin déjà parcouru depuis des millénaires, certes mais toujours nouveau. Le secret est de prêter attention à ce qui est, en cet instant. D’où ma devise : « le yoga selon », ce qui signifie accueillir l’instant, la météo du jour, le temps du corps et de l’esprit, dans leur lumière toujours nouvelle » (E.R. p.86)

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« Colette : Comment peut-on être yogin au XXIè siècle, sur l’asphalte parisien ?

Eva : Avec naïveté, en (se) donnant du courage pour cette recherche infiniment subtile. Et en laissant au placard à balais les atermoiements, les préjugés, les indolences. Faire comme si, comme si c’était simple, facile ; accepter de laisser aller et venir. Agir, oui, mais agir selon, avec soi plutôt que contre soi. En pratiquant la justesse, en toute chose, on évite la cuillèrée de trop qui enlève la transparence » (E.R. p.147)

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 « Colette : Comme on l’a vu, le terme générique que les maîtres de yoga ont élu en sanskrit pour exprimer l’état d’aise, de détente consciente, est sukha. Il suggère à la fois un espace intérieur bien centré et heureux. Comment relier ces deux expériences de l’espace et de l’agréable ?

Eva : Sans sukha, pas de yoga. Ce sentiment émerge d’une pratique bien tempérée, aux allures de rituel : le lieu et le moment, le vêtement ample, l’enchaînement des exercices, alternant avec le « rien » : l’important est la présence attentive et toujours nouvelle ; pas de pilotage automatique, jamais ! Ce « bien-aise » naît de l’oxygénation pleine de tempérance, ni trop ni trop peu, de la synchronie intime, tous ces ingrédient réunis qui concourent à l’homéostasie. Cela est unique pour chacun : tout adulte bien-portant a son programme personnel, inné, ses propres lignes à manifeste […]

Dans la pratique du yoga, sukha (sentiment de bien-être) et santosa (contentement) correspondent tous deux à une réorganisation gratuite du potentiel énergétique, à une gestion interne. Cela est sous-tendu par une sensation cénesthésique globale sans programmation ! Pas de salaire, pas de reconnaissance sociale, seul un réajustement des tensions, un réajustement des appétits esthétiques » (p.93)

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« Colette : « …De manière générale, l’attention non-violente consiste en une double dynamique : tenir compte, d’une part, de sa juste capacité, sans aller trop loin, et d’autre part, de l’élan qui pousse à se porter plus loin. Cette alliance entre exigence et respect de soi résume l’injonction d’ahimsa

Eva : Une vieille dame me mit un jour sagement en garde contre un excessif labeur : « Vous êtes pareille à une lampe à huile ! Attention ! On peut consumer la mèche mais pas l’huile » !

Puiser, jusqu’à un certain point, dans ses réserves énergétiques disponibles, c’est excellent, cela les renouvelle, mais il ne faut gaspiller irrémédiablement le fond car il est irremplaçable. Et de cela, chacun est le seul juge. C’est cela ahimsa : ne pas (se) nuire ! » (p.83)

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« Il est essentiel de comprendre que tout notre être forme une architecture en laquelle tous les éléments, tous les niveaux, sont solidaires, imbriqués. Les Upanishad ont suggéré cette interrelation par l’emboîtement des trois corps grossier-subtil-causal correspondant en gros aux niveaux du corps physique, du souffle et de la pensée ainsi que de l’intuition, enfin de la conscience ayant pour essence la félicité. Chez la plupart des êtres humains, cet arsenal se trouve, hélas, affecté par des troubles, des tensions, des turbulences internes, de toutes sortes, qui ne le laissent jamais au repos, sauf peut-être dans le sommeil profond. Comment remédier à ce mal-être ?

Le yoga préconise un moyen qui a fait ses preuves au cours des millénaires : la « descente » des rythmes de la respiration, transformant ceux de la pensée. Ce ralentissement allant jusqu’à la suspension unifie, apaise l’arbre somatique. C’est comme si on se posait près d’une source qui gazouille ! On entre en familiarité avec le souffle, on redécouvre les bienfaits de la douceur envers soi. Assez d’auto-vandalisation.

Comme en musique, on essaie d’accéder à un rythme tempéré, rassurant, « harmonisant ». La pratique du souffle laisse par ailleurs des empreintes car, on le sait, le renouveau métabolique demeure quelques instants, voire quelques jours ; il tend vers une homéostasie. De là s’ensuit une distanciation par rapport à l’impact du monde extérieur. Mais tout cela n’est possible que grâce à la posture considérée comme un contrat avec soi-même ; elle devient le théâtre d’une intensité psychologique forte, mais cela se passe dans une structure d’accueil privilégiée !

Un rapport de jeu et non de force s’instaure avec l’évènement » (E.R. p.149)

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« Le souffle ! Tout est dans le souffle, tout est par le souffle. Être en yoga signifie l’accueillir avec empathie, dans toutes les situations, ne jamais quitter cette relation. Je parle ici principalement de la part insaisissable du souffle, non pas seulement celle audible, perceptible, car en réalité il est l’expression d’une intelligence naturelle, universelle, qui transforme, et cela c’est une extraordinaire découverte. Tout est dans le souffle, le souffle est en tout. Vraiment, il ne s’agit pas là d’un organe en particulier mais d’une fonction diffuse qui sous-tend et englobe toutes les formes de vie. Il est bon d’en discerner les modalités subtiles, de les accueillir, les respecter. Elles sont si discrètes, si confidentielles, jamais elles ne se révèlent dans l’effort. C’est pourquoi il est heureux de demeurer sans trêve en recherche d’amitié avec le souffle » (E.R. p.28)

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« Colette : Pourquoi une telle insistance sur la respiration en Inde ?

Eva : La respiration, elle, est négociable, pas la pensée, du moins pour le commun des mortels ! La modulation respiratoire, si elle est juste, dissipe le sentiment d’incomplétude et ouvre à une expérience de complétude. Quoi de plus satisfaisant ? J’insiste souvent dans mes cours sur cette attitude : demeurer dans la bienveillance du souffle, dans l’intention de cette énergie d’amour. Il faudrait sans cesse l’entendre, être relié à cette pulsation fondamentale, pour improviser la vie, comme à la note de basse en musique indienne, qui donne la tonalité du raga. Grâce à ce lien, on se répare en tout instant. C’est un peu comme la mémoire, sans cesse reprogrammée au fil des expériences » (p.133)

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« Colette : Que peut apporter la pratique de kumbhaka, la jarre, qui correspond à une suspension du souffle dans le contenant du corps ? Comme le disent les Upanishad, nous sommes pareils à une jarre de terre cuite. À la mort, le corps-jarre se trouve plongé dans l’océan, alors la paroi d’argile fond dans l’eau ; l’intérieur et l’extérieur ne sont plus distincts. Ils appartiennent au même courant, tel un fleuve se fondant dans l’océan. En va-t-il de même pour le kumbhaka respiratoire ?

Eva : Pour ainsi dire, durant l’apnée, le souffle vecteur de la pensée, des états émotionnels, psychiques, s’apaise, se suspend. Ainsi délesté du trop-pensé, on retourne vers un état d’innocence. On s’ouvre de l’intérieur, on se met à l’écoute, plein d’attention pour ce qui advient et que l’on ne connaît pas encore.

Je vois Kumbhaka comme un temps d’équilibre en plénitude ou en vacuité, selon que l’apnée se réalise poumons étalés ou fanés. L’interruption du « courant d’air » est comme un signal de contentement. […]

Ce moment sans intention, éprouvé comme un accueil du « rien » entre deux postures, est d’une richesse insoupçonnable. Notre contemporain en a perdu la saveur, et plus encore, la subtilité. Cet entre-deux qui revient régulièrement entre deux constructions posturales précises est d’une durée variable, celle-ci dépend de la fatigue parfois mal acceptée de l’apprenti, et surtout, de son éducation. Nous sommes tous des êtres variables! Le savoir-faire dans l’exercice des postures n’est qu’un encouragement confidentiel au savoir-être. Il nous incite à sortir de l’activisme forcené de l’ère du béton, et ne demande qu’un peu de talent, celui de s’ouvrir à l’instant qui vient » (p.158)

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« L’espace intérieur dans lequel notre organisme « baigne » est fait de pensées, de mémoires cellulaires, d’impressions conscientes ou oubliées, de nos désirs, de nos intentions, des émotions passées et présentes… Tout cela conditionne notre présence au monde. Si, par la qualité du souffle et de l’attention, nous parvenons à rendre plus limpide, fluide et paisible ce bain intérieur, un changement prend place dans la relation à soi-même et au monde. On éprouve un état vivant de jonction, le sentiment d’être la fois « chez soi » et dans un dialogue ouvert avec ce qui change sans cesse, l’impermanence est apprivoisée » (E.R. p.108)

Zao Wou-Ki, la Lumière et le Souffle

Découverte hier de l’œuvre de l’artiste Zao Wou-Ki et je suis toute émotionnée… par ses œuvres à la force fulgurante, aux couleurs puissantes mais aussi par l’harmonie infinie qui s’en dégage.

 « Je peins ma propre vie, mais je cherche aussi à peindre un espace invisible, celui du rêve, d’un lieu où l’on se sent toujours en harmonie, même dans des formes agitées de forces contraires » – Zao Wou-Ki

« Je voulais peindre ce qui ne se voit pas, le souffle, la vie, le vent, le mouvement, la vie des formes, l’éclosion des couleurs et leur Fusion » Zao Wou-Ki

Expérience pour moi très sensorielle que la contemplation de ces grands tableaux, où dansent la matière et la lumière. Comme une ouverture réceptive à la générosité de la vie. Le pressentiment par contagion d’une dimension plus universelle où sont unis l’absolu et sa manifestation. Et l’inspiration joyeuse à me laisser traverser, guider, par le souffle créateur…

 

« Entends-tu ce souffle qui vient de loin,

Plus loin que toute mémoire,

Plus loin que tout horizon ?

Ne l’entends-tu pas résonner

Pourtant, basse continue,

au plus intime de toi ?

Le voilà qui se transmue devant toi

En gestes inauguraux, en couleurs d’aurore en signes habitables,

Pour te signifier que lui, le Souffle

Qui nous habite tous se doit d’être sans cesse incarné.

L’invisible ne se révèle que par le visible ;

L’infini ne rayonne qu’à travers la nécessaire finitude.

Se déploie alors devant toi

L’espace offert qui s’enivre de sa propre incantation

Sous les nuages déchirés, les prairies fleuries boivent les rosées de tout leur soûl,

Sans égard pour l’ombre de la mort qui plane.

Les glaciers à précipices, eux,

N’ont cure de l’abîme qui les attend.

Tout tend vers l’élan, tout tend vers l’instant, tout s’essaye à l’espérance,

Obscurs et éclats alternés,

Murmures et clameurs emmêlés,

La ronde des saisons reprendra le flambeau de la promesse initiale.

Toi qui prêtes l’oreille et l’œil, laisse-toi entraîner par la superbe rythmique,

Sur la voie qui mène à l’impondérable vie ouverte »

 

–  Extrait de « A Celui qui contemple l’oeuvre de Zao Wou-ki »,

par François Cheng (membre de l’Académie Française)

 

« Des yogis et des hommes » – Hommage à Pierre Feuga

Retour de stage, dans la voie du yoga du cachemire. Pratique intense. Emergence des sens, des sons, des vibrations, au cœur de la Présence. Dans la joie et la simplicité.

Et l’élan de rendre hommage à Pierre Feuga, auteur de ce délicieux article « Des yogis et des hommes », extrait de « Fragments tantriques » (Almora, 2010) :

« Il y en a qui yamaniyamisent du matin au soir et il y en a qui se fichent des yama-niyama.

Il y en a qui occupent une heure de yoga avec trois postures et il y en a qui enchaînent soixante postures à la demi-heure.

Il y en a qui inspirent de bas en haut et il y en a qui inspirent de haut en bas.

Il y en a qui se dopent au kapâlabhâti et il y en a qui, au bout de cinq respirations, prennent un air de héros fatigué.

Il y en a qui méditent à l’aube, d’autres le soir, certains tournés vers l’est, certains tournés vers eux-mêmes, et d’autres qui ne méditent pas du tout, et d’autres qui croient méditer.

Il y en a qui s’ennuient en méditant et il y en a qui ne savent pas qu’ils s’ennuient en méditant.

Il y en a qui beuglent des mantras, d’autres qui bricolent dans le tantra, d’autres qui dessinent des yantras, et d’autres qui confondent mantras, tantra et yantras.

Il y en a qui savent le sanskrit, d’autres qui font croire qu’ils savent le sanskrit et d’autres qui s’imaginent qu’en Inde tout le monde parle sanskrit.

Il y en a qui sont allés en Inde, je veux dire dans un ashram en Inde, et d’autres qui ont peur d’aller en Inde, des fois que l’Inde ne ressemble pas à l’Inde.

Il y a des gouroulogues, des gourouphones, des gourouphiles, des gouroulâtres, des gouroulacariâtres, des gouroumaniaques, des gourouphobes, des gouroupathes, des gouroucides, des gourouphages, et il y aurait même encore quelques gourous.

Il y en a qui ont lu les Yoga-sûtra et qui regardent de haut ceux qui n’ont pas lu les Yoga-sûtra. Il y en a qui font semblant d’avoir lu les Yoga-sûtra, d’autres qui en ont lu un résumé. Et il y en a qui les confondent avec les Kâma-sûtra.

Il y en a qui sont pour les écoles — écoles du nord, écoles du Sud, écoles du Nord-ouest, du Sud-sud-ouest, Cachemire du XIIe siècle, Bihar du XIVe, tantrisme sikh, jaïnisme de la Main gauche… — et d’autres qui sont contre les écoles (à bas les systèmes, vive la spontanéité !) et d’autres qui disent que toutes les écoles se valent, tout est dans tout n’est-ce pas, et ceux qui changent d’école tous les deux ans et ceux qui ne supportent pas qu’on change d’école.

Il y en a qui ont six chakras, dont trois ouverts, et d’autres sept, quatorze ou soixante-quatre, et tous ouverts, ou bien alternativement, et puis qui peuvent ouvrir les chakras fermés des autres, ou bien fermer leurs chakras ouverts, attention pas de fausse manœuvre. Et puis il y a les malheureux qui n’ont jamais senti en eux le moindre chakra et n’osent pas l’avouer, sauf quand ils font un rebirth.

Il y a ceux qui combinent yoga et rebirth, yoga et psychanalyse, yoga et karaté, yoga et poterie, yoga et chasse à courre.

Il y a ceux qui ne cuisinent qu’au ghee, qui mastiquent cent huit fois leurs graines hypercomplètes ou bien qui les avalent le plus vite possible, bon débarras, il y en a qui jeûnent et qui le font savoir, qui se purifient et vous le font sentir, qui craignent plus que tout de se réincarner en cochons. Et puis ceux qui mangent des côtes de bœuf en cachette et s’envoient un coup de rouge en se demandant avec une angoisse délicieuse si cela alourdira leur karma.

C’est que oui-da il y a des obsédés du karma comme il y a des fanas du mûla-bandha, des fondus de l’uddiyâna, des frappés de jâlandhara, des forcenés de la bhastrikâ, de vieux babas enragés de mudrâs, flottant dans le samsâra et dans l’odeur du gañja.

Comme il y a des yoginîs fumeuses de bidis, frétilleuses de la kundalinî, expertes en nauli, friandes de samâdhi, goûteuses d’amaroli, virtuoses en sahajolî, qui se font appeler Shakti lorsqu’elles s’unissent à leur Shiva, le samedi soir après le yoga, pour faire maithuna, yab-yum et youp-la-la.

(Mais il y en a tant d’autres qui voudraient bien savoir à la fin ce que c’est que maithuna, et cela les énerve.)

Oui, et ainsi va le samsarâ, et vive Mâyâ qui n’existe pas, si l’on en croit Gaudapâda, il y a des hommes qui se prennent pour des yogis, il y a des femmes qui se prennent pour des yoginîs, il y a des souris et des hommes, des souris et des yogis, et puis,

Shiva-Pârvatî soient loués, il y a des hommes et des femmes qui ne se prennent pour rien, et que le yoga prend dans ses bras et porte doucement, tendrement, et emporte, vers là-bas, qui déjà est ici, et c’est si beau alors et c’est si simple, le yoga. »

Qui est pierre Feuga ?

Pierre Feuga (1942-2008) est né au sein d’une famille de voyageurs et d’artistes. Enfant, il se passionne pour les mythologies et les civilisations antiques, il a d’ailleurs publié des traductions de poètes latins. A l’école des langues orientales – où il «étudie le russe – il découvre la pensée de l’inde qui ne cessera de l’inspirer. Il pratique le hatha-yoga, apprend auprès de Jean Klein l’art védantique de « discerner le Spectateur du spectacle », explore les traditions ésotériques selon l’enseignement de René Guénon et Julius Evola. Mais éprouvant le besoin de confronter sa recherche intérieur avec la vie, il part pour un voyage de sept ans en bateau autour du monde. A partir de 1981 et jusqu’à son décès, il enseigne le yoga à Paris.

La voie du tantrisme s’est révélée à lui progressivement, à travers plusieurs expériences qu’il a évoquées dans son autobiographie : Le Chemin des flammes. Depuis, il s’est efforcé d’être un interprète enthousiaste et lucide de cette doctrine, en évitant les deux pièges de la spécialisation et de la vulgarisation. « Réduire le tantrisme à la sexualité, disait il, est une aberration. C’est une voie immense, totale, illimitée. Elle embrasse la vie, la mort et conjugue l’amour, la connaissance et l’action. Elle est spirituelle et merveilleusement concrète, scientifique et poétique, exigeante et pleine d’humour. L’Océan cesse de faire peur quand on comprend qu’on est soit même l’Océan »