Une attention aimante

Toute notre séance nous amène à densifier naturellement l’état d’attention, à l’aimer même, de plus en plus.

Le vécu postural, l’exercice du souffle nous invitent constamment à ce mouvement intérieur qui consiste à se rendre attentif, de cette attention bienfaisante que souvent je cherche à l’extérieur, alors qu’elle est accessible ici, en moi, à tout moment.

De cette attention qui se fait plus fine, plus continue, se déploie le discernement : qui suis-je ? Peut-être plus, beaucoup plus, que ce que je pensais être… Dans mon expérience intime sur le tapis, je vis un fourmillement de sensations, de couleurs émotionnelles, de pensées plus ou moins agitées, d’états d’être singuliers ; tout cela va et vient, mouvements éphémères d’un espace beaucoup plus vaste et tranquille dont la présence nue se découvre au rythme de ma danse, entre intention et lâcher prise.

Pour pouvoir lâcher, j’ai besoin d’avoir rencontré. Et c’est dans, et de, la qualité même de cette rencontre infiniment subtile que nait le lâcher prise. Au fil des propositions, ne rien rejeter des sensations qui se présentent, les écouter, les aimer, leur offrir un espace d’expression, les laisser s’en aller… Et doucement goûter, au cœur de l’instant, le calme inhérent à toute manifestation.

Alors la pratique devient une célébration de l’univers et de la vie en ses formes infiniment variées.

La troisième voie

yoga la troisième voie

La pratique physique des postures n’a jamais été pour moi une fin en soi. Bien qu’elle soit évidemment centrale dans le hatha-yoga (marquant l’identité de cette voie du yoga) et que j’en apprécie les nombreux bienfaits physiques et énergétiques, c’est aussi et surtout ce qu’elle permet de déplacement et d’approfondissement du regard intérieur, ce qu’elle invite dans l’ouverture du cœur, qui m’est si précieux.

Les postures, accompagnées de la présence du souffle, sont ainsi abordées non dans un esprit de performance mais de rencontre intérieure. Et ce passage d’une attitude interne (contrôlante, inquiète ou arrogante) à l’autre (curieuse et au service du déploiement harmonieux de la vie en moi) est un véritable saut de conscience. Il m’invite à un choix apparent : agir dans une relation ouverte, dans l’accueil, ou fermée, dans le rejet, à ce qui survient. Instant après instant.

Lorsque la pratique nous met face à nos « limitations » ressenties dans le corps, à des sensations, des émotions parfois intenses ou à des voix intérieures critiques de nous ou des autres, l’habitude est puissante de se laisser embarquer dans nos modes réactionnels automatiques : abandonner d’un côté (« j’aurais dû mieux faire »), forcer de l’autre (« il faut que j’y arrive ! »). Ces modes, comme des programmations, nous disent comment l’on s’est construit en se modelant à une vision externe et en se coupant de la vie en nous.

Une troisième voie est possible, celle où j’accepte d’être en contact, de me laisser toucher par l’expérience intime vécue dans mon corps à cet instant, celle où j’élargis mon champ de conscience pour accueillir ce qui est là. Avec innocence. Et les postures, en explorant différentes directions, ne manqueront pas de réveiller les tensions endormies ! Une contraction dans l’épaule, un serrement dans la hanche, une lourdeur dans le ventre, une colère, une tristesse, une excitation, une agitation, mais aussi une sensation d’expansion, de calme… mon corps me parle depuis toujours mais je ne l’entendais plus…

Et si ma posture intérieure pouvait évoluer ?

Si j’offrais pour la sensation un espace où elle puisse se déployer ?

Si pour une fois, comme une expérience nouvelle, je restais là, au centre de tout ce qui se vit en moi, en état de réceptivité ? Accueillir « ce qui est » sans pour autant le figer.

Si j’arrêtais de me battre ou de fuir pour commencer à écouter ?

Alors je découvrirais que mon corps sait s’ajuster, qu’il porte en lui cette connaissance innée. Comme lorsqu’on accorde un instrument de musique, c’est l’écoute qui nous guide vers la juste note, vers l’accord parfait dans l’instant. Entre faire et laisser-faire, action et non-action, inspir et expir, masculin et féminin… Ici, cette « intuition » m’invitera à explorer le mouvement plus loin au lieu d’abandonner, là elle m’indiquera qu’il est temps de suspendre mon geste, voire de revenir un peu en arrière, pour rester (le corps n’est pas un animal à dompter !). Le geste ajusté – qui n’est plus réaction – a ce délicieux goût de liberté.

Faire confiance à ce savoir implicite, toujours disponible, c’est assurément sortir de mes zones de confort habituelles… et c’est par là-même favoriser un rééquilibrage intérieur au service du plein épanouissement de mon être. C’est ainsi découvrir l’ampleur de mes ressources intérieures et réveiller mes potentialités latentes. Elles n’attendent qu’à être mises au monde !

Oser aller à la rencontre de moi-même, c’est percevoir à travers les cuirasses de mes conditionnements, à travers même le sens corporel le plus fin, pour me découvrir immense espace ouvert dans lequel toutes les sensations, images, pensées, perceptions, apparaissent et disparaissent, dans lequel tous les opposés complémentaires se rejoignent.

Le yoga nous appelle à Être, au-delà de toute dualité en même temps qu’au cœur de notre humanité.

« Dans la confidence du souffle » : une très belle leçon de yoga

Alors que mon cœur résonne des derniers mots de ce magnifique livre d’entretiens* entre Colette Poggi (sanskritiste et indianiste) et Eva Ruchpaul (figure majeure du yoga en France),

« Retrouver à chaque cours le plaisir d’aller à la rencontre de l’Un, de l’inhabituel, de l’insolite, puis remettre en circulation dans le quotidien ce qui a été vécu dans la pratique. Cultiver le talent de vivre ce qu’il nous a été donné de vivre »,

je me sens… entière. Oui c’est véritablement le mot qui convient.   

Plonger ainsi dans l’approche du yoga d’Eva, en dialogue avec la pensée indienne sous l’éclairage fin et précis de Colette, c’est en sortir vivifiée ! Je n’en reviens pas de tout ce qui a été nourri en moi à la lecture de ce livre.  

Depuis la fin de ma formation à l’Institut Eva Ruchpaul en 2013, mes pas de chercheuse de paix, de vérité, de sens, d’harmonie… ont continué de me porter vers d’autres enseignements. Exploratrice ravie (et fatiguée parfois, divine fatigue… mais c’est une autre histoire 😉), j’ai cherché à nourrir mon inspiration dans des voies de la Conscience, de la communication, de la thérapie.

A chaque fois, je suis ramenée au corps, sa richesse souterraine, ses potentialités cachées. J’en reviens à cette intuition que tout ce que je cherche est ici, dans cet espace du corps-souffle-conscience qui s’approfondit. C’est à la fois un non-chemin – dans le sens où tout est déjà là, parfaitement imparfait dans la présence vivante de l’instant – et un libre chemin de découverte. Exigeant, qui peut sembler risqué parfois, inconfortable souvent, mais c’est un chemin de Joie. Il me réapprend la bien-veillance, la confiance et la détente vis-à-vis de moi-même et par là même des autres. Ainsi je le vis. Et de plus en plus m’apparaît l’intelligence, la profondeur et la subtilité de la technique « Eva Ruchpaul », pour nous inviter à cette rencontre avec soi-même et se re-trouver libre et vivant, pleinement.

* Colette Poggi, « Dans la confidence du souffle – rencontre avec Eva Ruchpaul, une yogini impertinente », Almora, 2019

Une interview de Colette et Eva a été réalisée à l’occasion de la sortie de ce livre, je vous la recommande vivement : Colette Poggi et Eva Ruchpaul – Dans la confidence du souffle – rencontre du 19 juin 2019

Et ci-dessous quelques courts extraits choisis de l’ouvrage (j’espère qu’ils vous donneront envie de l’acheter !) :

 « On commence le chemin mais on ne sait ni où ni comment cela finira. Le yoga est un imprévisible voyage. Souvent l’entrée dans le yoga se fait pour des raisons banales, des motivations ordinaires, maigrir, s’assouplir… C’est humain ! Progressivement on devient témoin d’une insensible transformation, cette fameuse « manière de se faire » selon la formule de Masson-Oursel. Ce bonheur rencontré, au gré des séances, on peut, on sait peu à peu le raviver, on en devient co-créateur. On n’est plus passif par rapport à sa vie » (Eva Ruchpaul, p.25)

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 « Dans cette effervescence heureuse de la pratique, on reconnaîtra un chemin déjà parcouru depuis des millénaires, certes mais toujours nouveau. Le secret est de prêter attention à ce qui est, en cet instant. D’où ma devise : « le yoga selon », ce qui signifie accueillir l’instant, la météo du jour, le temps du corps et de l’esprit, dans leur lumière toujours nouvelle » (E.R. p.86)

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« Colette : Comment peut-on être yogin au XXIè siècle, sur l’asphalte parisien ?

Eva : Avec naïveté, en (se) donnant du courage pour cette recherche infiniment subtile. Et en laissant au placard à balais les atermoiements, les préjugés, les indolences. Faire comme si, comme si c’était simple, facile ; accepter de laisser aller et venir. Agir, oui, mais agir selon, avec soi plutôt que contre soi. En pratiquant la justesse, en toute chose, on évite la cuillèrée de trop qui enlève la transparence » (E.R. p.147)

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 « Colette : Comme on l’a vu, le terme générique que les maîtres de yoga ont élu en sanskrit pour exprimer l’état d’aise, de détente consciente, est sukha. Il suggère à la fois un espace intérieur bien centré et heureux. Comment relier ces deux expériences de l’espace et de l’agréable ?

Eva : Sans sukha, pas de yoga. Ce sentiment émerge d’une pratique bien tempérée, aux allures de rituel : le lieu et le moment, le vêtement ample, l’enchaînement des exercices, alternant avec le « rien » : l’important est la présence attentive et toujours nouvelle ; pas de pilotage automatique, jamais ! Ce « bien-aise » naît de l’oxygénation pleine de tempérance, ni trop ni trop peu, de la synchronie intime, tous ces ingrédient réunis qui concourent à l’homéostasie. Cela est unique pour chacun : tout adulte bien-portant a son programme personnel, inné, ses propres lignes à manifeste […]

Dans la pratique du yoga, sukha (sentiment de bien-être) et santosa (contentement) correspondent tous deux à une réorganisation gratuite du potentiel énergétique, à une gestion interne. Cela est sous-tendu par une sensation cénesthésique globale sans programmation ! Pas de salaire, pas de reconnaissance sociale, seul un réajustement des tensions, un réajustement des appétits esthétiques » (p.93)

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« Colette : « …De manière générale, l’attention non-violente consiste en une double dynamique : tenir compte, d’une part, de sa juste capacité, sans aller trop loin, et d’autre part, de l’élan qui pousse à se porter plus loin. Cette alliance entre exigence et respect de soi résume l’injonction d’ahimsa

Eva : Une vieille dame me mit un jour sagement en garde contre un excessif labeur : « Vous êtes pareille à une lampe à huile ! Attention ! On peut consumer la mèche mais pas l’huile » !

Puiser, jusqu’à un certain point, dans ses réserves énergétiques disponibles, c’est excellent, cela les renouvelle, mais il ne faut gaspiller irrémédiablement le fond car il est irremplaçable. Et de cela, chacun est le seul juge. C’est cela ahimsa : ne pas (se) nuire ! » (p.83)

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« Il est essentiel de comprendre que tout notre être forme une architecture en laquelle tous les éléments, tous les niveaux, sont solidaires, imbriqués. Les Upanishad ont suggéré cette interrelation par l’emboîtement des trois corps grossier-subtil-causal correspondant en gros aux niveaux du corps physique, du souffle et de la pensée ainsi que de l’intuition, enfin de la conscience ayant pour essence la félicité. Chez la plupart des êtres humains, cet arsenal se trouve, hélas, affecté par des troubles, des tensions, des turbulences internes, de toutes sortes, qui ne le laissent jamais au repos, sauf peut-être dans le sommeil profond. Comment remédier à ce mal-être ?

Le yoga préconise un moyen qui a fait ses preuves au cours des millénaires : la « descente » des rythmes de la respiration, transformant ceux de la pensée. Ce ralentissement allant jusqu’à la suspension unifie, apaise l’arbre somatique. C’est comme si on se posait près d’une source qui gazouille ! On entre en familiarité avec le souffle, on redécouvre les bienfaits de la douceur envers soi. Assez d’auto-vandalisation.

Comme en musique, on essaie d’accéder à un rythme tempéré, rassurant, « harmonisant ». La pratique du souffle laisse par ailleurs des empreintes car, on le sait, le renouveau métabolique demeure quelques instants, voire quelques jours ; il tend vers une homéostasie. De là s’ensuit une distanciation par rapport à l’impact du monde extérieur. Mais tout cela n’est possible que grâce à la posture considérée comme un contrat avec soi-même ; elle devient le théâtre d’une intensité psychologique forte, mais cela se passe dans une structure d’accueil privilégiée !

Un rapport de jeu et non de force s’instaure avec l’évènement » (E.R. p.149)

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« Le souffle ! Tout est dans le souffle, tout est par le souffle. Être en yoga signifie l’accueillir avec empathie, dans toutes les situations, ne jamais quitter cette relation. Je parle ici principalement de la part insaisissable du souffle, non pas seulement celle audible, perceptible, car en réalité il est l’expression d’une intelligence naturelle, universelle, qui transforme, et cela c’est une extraordinaire découverte. Tout est dans le souffle, le souffle est en tout. Vraiment, il ne s’agit pas là d’un organe en particulier mais d’une fonction diffuse qui sous-tend et englobe toutes les formes de vie. Il est bon d’en discerner les modalités subtiles, de les accueillir, les respecter. Elles sont si discrètes, si confidentielles, jamais elles ne se révèlent dans l’effort. C’est pourquoi il est heureux de demeurer sans trêve en recherche d’amitié avec le souffle » (E.R. p.28)

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« Colette : Pourquoi une telle insistance sur la respiration en Inde ?

Eva : La respiration, elle, est négociable, pas la pensée, du moins pour le commun des mortels ! La modulation respiratoire, si elle est juste, dissipe le sentiment d’incomplétude et ouvre à une expérience de complétude. Quoi de plus satisfaisant ? J’insiste souvent dans mes cours sur cette attitude : demeurer dans la bienveillance du souffle, dans l’intention de cette énergie d’amour. Il faudrait sans cesse l’entendre, être relié à cette pulsation fondamentale, pour improviser la vie, comme à la note de basse en musique indienne, qui donne la tonalité du raga. Grâce à ce lien, on se répare en tout instant. C’est un peu comme la mémoire, sans cesse reprogrammée au fil des expériences » (p.133)

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« Colette : Que peut apporter la pratique de kumbhaka, la jarre, qui correspond à une suspension du souffle dans le contenant du corps ? Comme le disent les Upanishad, nous sommes pareils à une jarre de terre cuite. À la mort, le corps-jarre se trouve plongé dans l’océan, alors la paroi d’argile fond dans l’eau ; l’intérieur et l’extérieur ne sont plus distincts. Ils appartiennent au même courant, tel un fleuve se fondant dans l’océan. En va-t-il de même pour le kumbhaka respiratoire ?

Eva : Pour ainsi dire, durant l’apnée, le souffle vecteur de la pensée, des états émotionnels, psychiques, s’apaise, se suspend. Ainsi délesté du trop-pensé, on retourne vers un état d’innocence. On s’ouvre de l’intérieur, on se met à l’écoute, plein d’attention pour ce qui advient et que l’on ne connaît pas encore.

Je vois Kumbhaka comme un temps d’équilibre en plénitude ou en vacuité, selon que l’apnée se réalise poumons étalés ou fanés. L’interruption du « courant d’air » est comme un signal de contentement. […]

Ce moment sans intention, éprouvé comme un accueil du « rien » entre deux postures, est d’une richesse insoupçonnable. Notre contemporain en a perdu la saveur, et plus encore, la subtilité. Cet entre-deux qui revient régulièrement entre deux constructions posturales précises est d’une durée variable, celle-ci dépend de la fatigue parfois mal acceptée de l’apprenti, et surtout, de son éducation. Nous sommes tous des êtres variables! Le savoir-faire dans l’exercice des postures n’est qu’un encouragement confidentiel au savoir-être. Il nous incite à sortir de l’activisme forcené de l’ère du béton, et ne demande qu’un peu de talent, celui de s’ouvrir à l’instant qui vient » (p.158)

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« L’espace intérieur dans lequel notre organisme « baigne » est fait de pensées, de mémoires cellulaires, d’impressions conscientes ou oubliées, de nos désirs, de nos intentions, des émotions passées et présentes… Tout cela conditionne notre présence au monde. Si, par la qualité du souffle et de l’attention, nous parvenons à rendre plus limpide, fluide et paisible ce bain intérieur, un changement prend place dans la relation à soi-même et au monde. On éprouve un état vivant de jonction, le sentiment d’être la fois « chez soi » et dans un dialogue ouvert avec ce qui change sans cesse, l’impermanence est apprivoisée » (E.R. p.108)

Le contrat avec la vie

Je me suis fait le cadeau d’une longue pratique ce matin. L’élan était là et près de 2 heures devant moi. Mon habitude, en dehors des cours, est plutôt à de courtes séances. 3 à 4 postures nourries et entrecoupées du souffle, suivies d’une assise. L’intention : re-éveiller la connexion, s’ancrer en soi pour savourer avec plus de conscience l’expérience vivante du quotidien. Aujourd’hui j’avais l’envie d’un peu plus, alors j’ai négocié avec « l’entrepreneuse » en moi qui avait envisagé des tas d’activités beaucoup plus productives pour ma matinée. Cette partie de moi a de nombreux projets (dans la tête) et court (assez vite et souvent en rond !) après leur réalisation… Mais pour l’avoir expérimenté à de nombreuses reprises, elle sait combien ces temps de retour à soi sont précieux pour l’équilibre global et combien ils sont également à son service, en me permettant de revenir aux projets avec un mental allégé, éclairé et plus de créativité 😉

Gratitude infinie pour Eva Ruchpaul, dont l’enseignement de cet art de vivre qu’est le yoga, d’une grande subtilité, continue de m’accompagner jour après jour. Gratitude pour tous ces éveilleurs, passeurs de conscience, qui invitent ceux qui en ont l’élan et le courage (car oui il en faut !) à la recherche intérieure. Pour re-découvrir que tout ce que nous cherchons vraiment, au fond, n’est nulle part ailleurs qu’ici et maintenant, toujours présent. L’unique endroit où se révèle et se goûte le sel de la vie.

Je me suis replongée ces derniers temps dans La demeure du silence, ouvrage publié en 1975 sous forme d’entretiens (mon favori dans la bibliographie d’Eva Ruchpaul), je ne résiste pas à l’envie de vous en partager les premières lignes :

« LE CONTRAT AVEC LA VIE

Ce n’est pas si facile de devenir ce qu’on est, de retrouver sa mesure profonde. Albert Camus (Noces)

Anne Philipe (A.P.) : Nous nous connaissons depuis près de huit ans. Et c’est seulement, il y a quelques mois, qu’un jour au fil d’une conversation, vous avez employé le terme de contrat avec la vie. Cette expression m’a frappée, et c’est sans doute d’elle qu’est partie l’idée de ces entretiens. Je vous propose donc comme point de départ de préciser ce que vous entendez par contrat avec la vie.

Eva Ruchpaul (E.R.) : C’est nouveau pour moi de considérer mon état comme un contrat. Mais en fait, c’est vrai. J’ai toujours eu l’impression qu’il était dommage, inutile et triste de vivre, en oubliant que j’étais, moi, sursitaire.

A.P. : Mais nous sommes tous en sursis.

E.R. : Oui, mais plus ou moins sensibles à ce délai. Je pense que chacun en a eu connaissance au moins une fois dans sa vie, mais qu’il est courant de le garder hors mémoire. Il semble qu’il y ait une conspiration tacite, une complicité silencieuse des gens et de leur histoire, qui leur fait perdre le sens, la saveur du sursis.

A.P. : Vous voulez dire que la complicité naît d’une perte de connaissance progressive de la réalité.

E.R. : La perte de conscience me semble presque voulue, organisée. Comme une couche protectrice que les gens sécréteraient, pour s’abriter de leur propre acuité d’intelligence, et qui finirait par les enliser. Une manière d’entraide collective et implicite vers un assoupissement confortable. En Occident, à l’heure actuelle, tout vous porte à oublier le sel de l’instant, l’acuité de perception, le sens de l’existence, la gloire de conscience. Enfin, on peut donner toutes sortes de noms à cette manière d’être, que tout le monde reconnaît comme possible, mais nous continuons à ériger le comportement de l’autruche en système : on met la tête sous la pierre, préférant ne pas savoir.

Seules les crises, les ruptures nous rendent la vue claire. Par exemple, prenons un individu qui aurait été alité par une maladie grave, il a vu les gens se promener verticalement et habiter un autre univers, pendant très longtemps, il s’est vu relégué hors du monde des bien-portants. Puis un jour vient, où il se retrouve dans la rue ; l’air nouveau, le manque d’égards des passants, tout lui prouve qu’il n’est plus malade. Tout lui est donné, il peut faire ce qu’il veut : il lui arrive quelque chose à ce moment précis… Je pense que mon pari a été de chercher à prolonger ce « quelque chose » au jour-le-jour, à l’instant-l’instant. Il n’y a aucune raison pour que je me laisse oublier que là est l’important de ma vie ».

yoga contrat avec la vie