Une écoute ouverte et réceptive

Rien n’est plus réjouissant que d’être à l’écoute. 

A l’écoute des mouvements spontanés de la Vie qui prennent toutes les formes possibles, les sons, les odeurs, le souffle de l’air sur la peau, la vibration du corps et l’énergie qui l’anime. 

Etre à l’écoute et non pas « se mettre à l’écoute » (pour… quoique ce soit). La nuance est fine et monumentale à la fois. C’est le passage de l’effort à l’absence d’effort et de toute intention cherchant à obtenir un résultat. Alors se révèle un espace absolument ouvert à tout ce qui le traverse, où rien n’est séparé.

Etroit au commencement, ce passage s’éclaire à la faveur d’un instant vécu d’éternité où la beauté d’un paysage, d’une situation, nous laisse le souffle coupé. Disparaissant à nos limitations, nous nous ressentons bien plus vaste que le corps-mental auquel nous nous identifions.  

Il s’ouvre parfois à la faveur de crises à traverser, où les fissures devenant ravins, le contrôle ne peut qu’abdiquer… et laisser apparaître ce qui, en nous, nous a toujours portés, accompagnés, aimés.

Nous avons parfois la sensation de ne plus y avoir accès ; s’engage alors une quête fervente et épuisante où se mêlent l’effort et l’élan à retrouver ce que nous sommes vraiment, la Paix, la Joie, l’Unité.

Ce passage, une fois ouvert, ne peut se refermer. Le Souffle s’y engouffre à jamais et nous entraîne dans sa danse pour l’Eternité. 

.

J’aime vivre le yoga dans cet esprit de la découverte, avec curiosité, sans volontarisme effréné. M’engager pleinement dans la pratique de l’instant où tout est acceptable car déjà accepté.

Dans ce regard global, rien n’est une entrave car tout fait partie du flot spontané de la vie, y compris le fait que cela semble résister à cet instant. 

Cultiver ce goût de l’ouverture c’est s’inviter à sentir, ressentir sans fuir l’expérience du moment, la laisser s’exprimer dans la Présence que l’on est et qui se révèle alors. 

Cette autorisation à être, pour toutes les parts contractées, blessées, est une libération, sensible dans le corps. 

Elle nous ramène à l’origine, où rien n’est séparé. De cette conscience retrouvée, jaillit le mouvement déconditionné, juste, naturel et joyeux de l’individualité, ce jeu de l’Unité.

Image : beauté de cet été dans les gorges de l’Ardèche

Gratitude

Un mot surgit spontanément : gratitude. Il résonne fort en moi.

J’en suis un peu surprise car ces dernières journées n’ont pas été simples avec cette impression d’avoir à me dépêtrer de pas mal de vieux filets. Il faut dire que le contexte actuel ne manque pas d’occasions de nous stimuler !

Plusieurs fois je me suis posée pour arrêter de lutter, et la magie a opéré. Oh, rien de spectaculaire et pourtant, le plus simple est souvent le plus puissant. Pas le plus aisé cependant. S’offrir un espace d’écoute, un temps de rien, demande un certain courage, celui de faire face à l’expérience brute de l’instant, sans vouloir rien changer. Cette suspension de geste, d’agir, n’est pas un non mais un grand oui, à la vie, telle qu’elle se présente en cet instant. J’arrête de vouloir qu’elle soit autrement. 

Dans ce grand oui, ce qui était noué, se détend… en son temps, 

Dans ce grand oui, ce qui doit s’exprimer s’exprime, des messages peuvent être délivrés et reçus,

Dans ce grand oui, la circulation se fait plus fluide, plus libre,

Dans ce grand oui, une ré-organisation spontanée, une ré-harmonisation… une guérison, peuvent se vivre,

Depuis ce grand oui, une action se déploie, naturellement, au service du vivant.

La gratitude vient de la prise de conscience que toutes ces crises, en alourdissant les énergies en nous jusqu’alors refoulées, nous poussent à les éclairer. Dans la lumière de notre présence, elles peuvent enfin recevoir la considération, l’attention, l’amour qu’elles attendaient (parfois depuis des générations !). J’apprends alors à percevoir les choses différemment : – que je peux être cet humain multi-facettes, avec ses talents et ses limites, – que nos crises, nos émotions, se présentent fondamentalement pour être au service de nos guérisons,- que moins je contrôle ma vie, plus je deviens souverain. 

Ma gratitude va aussi à tous ces éveilleurs, rencontrés sur le chemin, qui m’inspirent et m’invitent à l’approfondissement de la recherche intérieure.

L’effort de ne pas faire d’effort

effort de pas faire d'effort

Tous les enseignements spirituels nous invitent depuis la nuit des temps à faire ce retour vers soi, aller à sa rencontre, mieux se connaître. Pour découvrir ou redécouvrir la Présence, la Paix qui préexistent à tout. Et depuis là, retrouver la Joie d’être vivant et de l’exprimer pleinement.

J’ai la sensation que tout travail de transformation intérieure – vers la liberté et la joie d’être – implique :

  •  le développement en soi d’une qualité d’attention, de discernement, qui nous permet d’accéder à une Présence : il y a un espace qui est là, qui a les moyens de voir arriver tout ce qui me traverse – pensées, émotions, sensations, perceptions – sans s’identifier à toutes ces formes changeantes, mouvantes… 
  • d’aborder notre propre expérience avec une totale et complète ouverture, qui est une forme de courage : cet élan d’amour que nous avons vers l’extérieur, que nous attendons qu’on nous offre, il est là, en nous, pour nous. Dans cet embrassement chaleureux, nous pouvons aussi nous trouver  ♥️

« Mais personne ne nous doit rien, surtout pas ceux que nous aimons ! 
Ils nous ont déjà tout donné !
lls ont réveillé en nous l’amour ! »
(Christiane Singer, dans « Du bon usage des crises »)

Cette présence bienveillante permet à la forme figée de se détendre naturellement. Ce n’est pas nous qui produisons cette détente, cette guérison. Celle-ci se produit en présence de l’amour. Les noeuds de nos expériences veulent simplement être autorisés, accueillis, ils veulent s’écouler avec fluidité. Ils ne veulent pas être manipulés ou transcendés ou résolus. Ils ne veulent même pas d’un accueil qui aurait pour projet de les changer en quelque chose d’autre, de plus « évolué ». Ils veulent tout simplement la présence d’un espace permettant à ce qui est d’être.

Chacune de nos pratiques de yoga est un prétexte à cette qualité de rencontre.
Simple ? Et pourtant…

« C’est facile de dire « je t’aime ». Facile de parler d’amour, de présence, de conscience, et d’une profonde acceptation de ce qui est. C’est facile d’enseigner, de dire des choses qui sonnent vrai, bien, et spirituel. 

Mais ce ne sont que des mots.  Il y a un monde avant les mots. Quand la colère monte, peux-tu rester près d’elle, et ne pas l’endormir ni péter les plombs ? Quand la peur envahit le corps, peux-tu respirer en elle, et ne pas te laisser happer par elle ni la fuir en te racontant des histoires, mais rester juste au milieu ? Quand tu te sens blessé, rejeté, mal aimé, abandonné, peux-tu faire de la place à ce sentiment, l’accueillir dans ton corps, t’incliner devant son intensité, son feu, sa présence, et éviter d’agresser, de réagir avec violence ou d’injurier les autres ? Peux-tu t’engager à ne pas t’abandonner toi-même au moment où tu as le plus grand besoin de ton amour ? 

C’est facile de parler d’amour. C’est facile d’enseigner et de prêcher. Jusqu’à ce que les anciennes blessures se rouvrent. Jusqu’à ce que la vie ne fasse plus ce que nous voulons. Ce qui te stimule est pour toi une invitation à t’aimer toi-même plus profondément. Peux-tu le voir? 

Il n’y a pas à avoir honte de cela. Nous avons tous des zones sensibles. » (Jeff Foster, dans « La joie de la vraie méditation »)

Je me souviens du partage d’une enseignante à propos de cette absolue incapacité que nous ressentons parfois à accueillir notre expérience ; parce que le choc est trop rude, parce que la plaie est profonde… parce que tout en nous semble dire « non » à ce qui est. Elle proposait alors ce petit mouvement intérieur : « est-ce que tu pourrais t’ouvrir à 100% au fait que c’est complètement fermé en toi à cet instant, que rien ne veut accueillir »… Alors c’est vrai, si je reste avec cela, si je m’ouvre à cette réalité, à 100%… quelque chose se détend. Car cet espace ouvert, bienveillant, accueillant : ce n’est pas ce que nous faisons, c’est ce que nous sommes.

La vie nous accepte complètement dans le moment, y compris le fait que nous ne l’acceptons pas à cet instant.

Une attention aimante

Toute notre séance nous amène à densifier naturellement l’état d’attention, à l’aimer même, de plus en plus.

Le vécu postural, l’exercice du souffle nous invitent constamment à ce mouvement intérieur qui consiste à se rendre attentif, de cette attention bienfaisante que souvent je cherche à l’extérieur, alors qu’elle est accessible ici, en moi, à tout moment.

De cette attention qui se fait plus fine, plus continue, se déploie le discernement : qui suis-je ? Peut-être plus, beaucoup plus, que ce que je pensais être… Dans mon expérience intime sur le tapis, je vis un fourmillement de sensations, de couleurs émotionnelles, de pensées plus ou moins agitées, d’états d’être singuliers ; tout cela va et vient, mouvements éphémères d’un espace beaucoup plus vaste et tranquille dont la présence nue se découvre au rythme de ma danse, entre intention et lâcher prise.

Pour pouvoir lâcher, j’ai besoin d’avoir rencontré. Et c’est dans, et de, la qualité même de cette rencontre infiniment subtile que nait le lâcher prise. Au fil des propositions, ne rien rejeter des sensations qui se présentent, les écouter, les aimer, leur offrir un espace d’expression, les laisser s’en aller… Et doucement goûter, au cœur de l’instant, le calme inhérent à toute manifestation.

Alors la pratique devient une célébration de l’univers et de la vie en ses formes infiniment variées.

Rendez-vous avec notre identité profonde

rendez vous identité profonde

Véritable art de vivre tout autant que chemin de conscience, le yoga nous aide à renouer avec une qualité d’Etre, pour la faire rayonner jusque dans l’ordinaire de nos activités quotidiennes.

Enraciné dans la civilisation indienne, le yoga n’a cessé et ne cesse de se réinventer sous de nombreuses formes, certaines empruntant aux autres, se réinventant, s’adaptant aux contextes culturels et religieux qu’elles traversent, aucune de ces formes n’étant absolue en elle-même. Je m’émerveille de cette gigantesque capacité d’adaptation, signe de la force de cette pulsion de vie au service de la croissance de l’être humain.

Le fleuve de vie coulant en chacun de nous trouve parfois des obstacles de diverses natures (blessures physiques ou psychiques, problèmes relationnels, sensation profonde de manque ou d’indignité…) nous amenant à rechercher la paix, le bonheur et l’amour dans l’acquisition d’objets, de relations ou d’états spéciaux. Il arrive que cela fonctionne pour un temps, nous donnant ainsi un bref aperçu de ce bonheur tant désiré mais… bientôt éclipsé. Où se trouve ce à quoi nous aspirons vraiment ? Qui sommes-nous ?

Face à ces questions universelles, les premiers yogis – et tous les chercheurs de vérité à leur suite – se sont tournés vers leur monde intérieur pour explorer la nature de l’expérience et celle du bonheur recherché ; pour affiner la conscience de soi, reprendre contact avec l’essence innée et goûter une vie unifiée.

Dans cette quête ardente à comprendre la réalité et surtout à vivre l’expérience libératrice, le corps joue pour l’apprenti-yogin un rôle clé. Perçu et apprécié dans sa globalité, conjugué en intime relation avec le souffle, il devient un véritable creuset de transformation.

Ainsi, en s’adressant au corps par le jeu notamment des postures, le hatha-yoga est devenu (particulièrement en Occident) la branche populaire du yoga. L’instrument postural est magnifique et ses effets sur la santé et le bien-être physique et psychique ne sont plus à démontrer.

Mais la séance est aussi un rendez-vous avec notre identité profonde. Je quitte la surface pour plonger en moi et je découvre que la pratique m’engage bien au-delà de mon seul corps physique. La voie du yoga est si vaste… tout comme le corps. Voie de découverte, elle nous invite à changer de regard sur nous-même, les autres et le monde. Ce changement, parfois fulgurant, s’installe la plupart du temps de façon progressive, érodant peu à peu nos croyances, nos automatismes, épurant jusqu’à la transparence tout ce qui en nous se sent séparé. Ce chemin met en lumière nos peurs, nos manques, nos désirs secrets… nous chutons puis nous redressons, encore et encore. Il sollicite toute notre ardeur, notre courage même, pleinement consentis, tout en nous invitant à l’abandon total (paradoxe absolu pour le mental).

Ce chemin a le goût de ma destination. Il m’ouvre à la Joie.

Ce chemin, je ne peux jamais le perdre, car il se dessine sous mes pas à chaque instant.

Gratitude infinie pour cette vie ❤️

Ecouter à l’intérieur et se transformer

écoute intérieur se transformer

Comment est-ce que je me sens ? Voici une question à se poser plusieurs fois par jour. Pour ma part, si je me tourne vers mon corps, je note de l’excitation joyeuse en lien avec le partage que je m’apprête à vous faire, une légère pression aussi à trouver les « bons » mots, ceux qui pourraient contribuer.

C’est un fait : je peux difficilement choisir de ressentir telle ou telle sensation, telle ou telle émotion, elles émergent et sont ma réalité brute du moment. Je ne peux pas non plus ni choisir ni deviner quelle sera ma prochaine pensée (essayer pour voir). Mais je peux agir sur ma posture intérieure : comment je suis avec comment je me sens.

Mettre de la conscience. Si je ressens de la peur à un moment donné, je commence par prendre conscience que cette peur n’est pas là tout le temps, ce sentiment de tension dans ma poitrine en lien avec la peur va et vient. Je note ce qui contribue à le réveiller – passer trop de temps à écouter/lire l’actualité – et ce qui m’aide à me sentir mieux – faire un tour dans le jardin, me plonger dans un nouveau livre ou échanger avec mon ami. Je peux choisir de faire plus de certaines choses qui vont contribuer à mon bien-être et moins des autres choses.

Se tourner vers le corps. Tout ce que je vis résonne en moi avec sa note particulière que je peux ressentir corporellement. Si je me sens anxieuse, mon corps manifeste le vécu de la situation. Alors quand mon corps m’envoie des signes forts en lien avec cette anxiété, je sais qu’il appelle ainsi mon attention. Je fais une pause et j’écoute. Je tourne mon attention vers l’espace corporel. Je pose une main là où le ressenti se manifeste (pour moi c’est souvent comme un resserrement dans la poitrine, mais ça dépend de la peur en question) et je me dis « il y a quelque chose en moi qui a peur » – même si j’ai l’impression que c’est tout moi qui a peur à cet instant. Et je prends un peu de temps pour respirer avec ce quelque chose en moi qui a peur. Et déjà ça aide. Voir sa peur, l’entendre, la sentir, dans la sécurité de la présence.

Percevoir ce qui se passe en moi et accueillir avec bienveillance ce que je vis. La main posée sur l’endroit du corps où s’est éveillée la sensation, je lui fais de la place. Je me rends perceptif et réceptif à ce qui se fait sentir. Il y a un apprentissage à « simplement sentir » sans laisser le mental prendre le dessus. La pratique du yoga contribue à cet apprentissage. Je peux même laisser le mot « peur » de côté (très chargé de tout en tas de représentations) et simplement rester avec l’énergie brute de cette sensation, de ce « quelque chose en moi » que j’ai perçu, qui a attiré mon attention. Je peux juste toucher ce qui se vit de l’intérieur sans y ajouter de commentaires, sans essayer de réparer, de guérir ni de chasser. Faire de la place à cette sensation, respirer en elle, lui accorder de l’attention. Simplement, comme une expérience. Rester à l’endroit que je fuis habituellement, pour quelques secondes, instant après instant. Et puis faire autre chose pour prendre soin de moi. Et revenir plus tard, quand je suis prêt. Mais je ne peux pas brûler les étapes ! Je ne peux pas être directement dans l’acceptation, la bienveillance, l’amour depuis un endroit qui se sent en insécurité. C’est important de se rappeler cela et d’honorer où nous en sommes, de respecter notre rythme.

Rencontrer sa limite dans une attitude de « curiosité » pour explorer ce territoire inconnu en douceur et avec compassion. Se pousser juste un peu, suffisamment, pour faire face et rester auprès ces endroits sombres et effrayants, mais pas trop pour ne pas se sentir écrasé ou submergé.

Accueillir ce qui surgit demande une profonde confiance dans le processus (et nécessite parfois d’être accompagné sur les endroits de grande vulnérabilité). Ce qui est inconfortable voire douloureux ne va pas me détruire. Si je le perçois en moi, c’est que je suis plus vaste que cette sensation inconfortable. En l’accueillant avec bienveillance, je lui permets d’être ressourcée par la sagesse de l’organisme (il arrive qu’elle ait des messages à me transmettre si je sais l’écouter). Elle peut être là mais ne m’empêche plus d’agir parce que je suis capable de l’accompagner lorsqu’elle se manifeste. Elle peut même devenir une alliée mais ne me contrôle plus.

La pratique du yoga contribue de ce travail intérieur, parce qu’elle me confronte à ma « limite » et m’invite à sortir de ma zone de confort pour aller dans l’inconnu. Nos limites s’explorent, qu’elles soient physiques (sous forme de tensions, contractions), émotionnelles (sous forme d’une peur ou d’une autre émotion qui instantanément m’oblige à sortir de la posture) ou mentales (par exemple lorsqu’on pense qu’on ne pourra pas « tenir » plus longtemps ou aller plus loin), ou un peu tout ça à la fois… elles s’explorent posture après posture, souffle après souffle, séance après séance. S’ouvre alors progressivement un champ de vie plus vaste.

La troisième voie

yoga la troisième voie

La pratique physique des postures n’a jamais été pour moi une fin en soi. Bien qu’elle soit évidemment centrale dans le hatha-yoga (marquant l’identité de cette voie du yoga) et que j’en apprécie les nombreux bienfaits physiques et énergétiques, c’est aussi et surtout ce qu’elle permet de déplacement et d’approfondissement du regard intérieur, ce qu’elle invite dans l’ouverture du cœur, qui m’est si précieux.

Les postures, accompagnées de la présence du souffle, sont ainsi abordées non dans un esprit de performance mais de rencontre intérieure. Et ce passage d’une attitude interne (contrôlante, inquiète ou arrogante) à l’autre (curieuse et au service du déploiement harmonieux de la vie en moi) est un véritable saut de conscience. Il m’invite à un choix apparent : agir dans une relation ouverte, dans l’accueil, ou fermée, dans le rejet, à ce qui survient. Instant après instant.

Lorsque la pratique nous met face à nos « limitations » ressenties dans le corps, à des sensations, des émotions parfois intenses ou à des voix intérieures critiques de nous ou des autres, l’habitude est puissante de se laisser embarquer dans nos modes réactionnels automatiques : abandonner d’un côté (« j’aurais dû mieux faire »), forcer de l’autre (« il faut que j’y arrive ! »). Ces modes, comme des programmations, nous disent comment l’on s’est construit en se modelant à une vision externe et en se coupant de la vie en nous.

Une troisième voie est possible, celle où j’accepte d’être en contact, de me laisser toucher par l’expérience intime vécue dans mon corps à cet instant, celle où j’élargis mon champ de conscience pour accueillir ce qui est là. Avec innocence. Et les postures, en explorant différentes directions, ne manqueront pas de réveiller les tensions endormies ! Une contraction dans l’épaule, un serrement dans la hanche, une lourdeur dans le ventre, une colère, une tristesse, une excitation, une agitation, mais aussi une sensation d’expansion, de calme… mon corps me parle depuis toujours mais je ne l’entendais plus…

Et si ma posture intérieure pouvait évoluer ?

Si j’offrais pour la sensation un espace où elle puisse se déployer ?

Si pour une fois, comme une expérience nouvelle, je restais là, au centre de tout ce qui se vit en moi, en état de réceptivité ? Accueillir « ce qui est » sans pour autant le figer.

Si j’arrêtais de me battre ou de fuir pour commencer à écouter ?

Alors je découvrirais que mon corps sait s’ajuster, qu’il porte en lui cette connaissance innée. Comme lorsqu’on accorde un instrument de musique, c’est l’écoute qui nous guide vers la juste note, vers l’accord parfait dans l’instant. Entre faire et laisser-faire, action et non-action, inspir et expir, masculin et féminin… Ici, cette « intuition » m’invitera à explorer le mouvement plus loin au lieu d’abandonner, là elle m’indiquera qu’il est temps de suspendre mon geste, voire de revenir un peu en arrière, pour rester (le corps n’est pas un animal à dompter !). Le geste ajusté – qui n’est plus réaction – a ce délicieux goût de liberté.

Faire confiance à ce savoir implicite, toujours disponible, c’est assurément sortir de mes zones de confort habituelles… et c’est par là-même favoriser un rééquilibrage intérieur au service du plein épanouissement de mon être. C’est ainsi découvrir l’ampleur de mes ressources intérieures et réveiller mes potentialités latentes. Elles n’attendent qu’à être mises au monde !

Oser aller à la rencontre de moi-même, c’est percevoir à travers les cuirasses de mes conditionnements, à travers même le sens corporel le plus fin, pour me découvrir immense espace ouvert dans lequel toutes les sensations, images, pensées, perceptions, apparaissent et disparaissent, dans lequel tous les opposés complémentaires se rejoignent.

Le yoga nous appelle à Être, au-delà de toute dualité en même temps qu’au cœur de notre humanité.

Sur les sentiers du yoga…

souffle-joie yoga

Le déferlement est tel qu’il n’est pas un quartier, un village, qui n’ait aujourd’hui son studio de yoga ou son professeur de yoga. Un foisonnement d’écoles, de fédérations, de propositions… à faire la tourner la tête des plus motivés qui, pour des raisons toutes aussi variées, ont l’élan de venir se poser sur un tapis pour pratiquer. Mais pratiquer quoi ? Et pourquoi ? 

Je me suis posé la question. Comment le yoga, enraciné dans la civilisation indienne et dont les origines remontent sans doute plusieurs millénaires avant notre ère, a-t-il bien pu attirer une française comme moi, grandie dans la culture judéo-chrétienne et (mais) éprise de liberté, chercheuse de sens, désireuse de se sentir bien dans son corps, d’être qui elle est et de l’exprimer joyeusement… avec ses peurs aussi en lien avec la sécurité, ses croyances, son élan de contribuer ?

Quelle drôle d’époque que la nôtre où l’homme, fort de sa puissance technologique, semblant maîtriser de plus en plus de phénomènes en lien avec la matière, se trouve bien dépourvu face à des évènements qui pour autant le dépassent. Ces crises extérieures, auxquelles il tente de faire face avec les moyens qui sont les siens, ne sont-ils pas le reflet de ses crises intérieures ?

Piégés que nous sommes dans les choses à faire qui s’enchaînent les unes après les autres, dans l’accumulation parfois frénétique des avoirs et des savoirs – qui, croit-on, conditionne à elle-seule notre bien-être – où sont donc passés la joie d’exister et de créer, l’enchantement et le plaisir de faire ensemble ? On ne s’est jamais autant échangé d’informations mais quelle est la qualité de cet échange ? Se rencontre-t-on vraiment ? Et pourtant… ce sentiment profond de connexion en soi, avec l’autre et avec toute chose, n’est-ce pas ce à quoi nous aspirons tous profondément ?

Durant des stages, retraites ou à l’occasion de lectures, j’ai souvent entendu plusieurs variantes de cette expression, qui prend la forme d’une invitation : « l’ouverture à la vie en soi est la clé de l’ouverture à la vie en l’autre, tous les autres, humains et autres qu’humains ». L’ouverture à la vie en soi. Au-delà du concept qu’on peut passer sa vie à interroger, comment pourrais-je en goûter la résonnance dans l’expérience ?

Le yoga, et notamment le hatha-yoga, est une voie parmi d’autres, une voie d’exploration, de déconditionnement, véritablement… où les yogi, en véritables aventuriers de la vie, vont se retrouver face à tous leurs automatismes ; une voie du juste milieu, tout aussi loin de la démission que du vouloir-faire aveugle ; une voie profondément ancré dans l’esprit de la non-violence. « Dans le comportement du yogi, tout est plasticité, souplesse, recherche de la ligne de moindre résistance […] L’idée de jeu, de négociation est toujours présente dans cette recherche d’équilibre entre le possible et l’accompli. La satisfaction totale qui accompagne l’acte ainsi dosé, maîtrisé, n’a aucune espèce d’équivalent dans la vie profane. Elle donne la sensation de la plénitude, sans avoir la petite joie frelatée de l’orgueil » (Eva Ruchpaul, Sources et variations).

Et ainsi, au détour d’un chemin, d’un « temps de rien », dans ce corps chargé d’informations, dans l’ordonnancement subtil d’une posture vécue dans sa parfaite justesse (qui est tellement loin de l’idée d’une quelconque performance), se redécouvre l’équilibre et la paix intérieure, cette sensation globale d’appartenance à la Vie. 

Ce sentiment intime de complétude ne nous est pas inconnu. Au-delà des différents personnages qui peuvent nous habiter, auxquels nous pouvons jouer ou nous identifier (le militant, le méditant, le perfectionniste, le sauveur, le boudeur, le timide…) n’avons pas déjà fait l’expérience au détour d’un chemin, d’un autre aspect, d’un autre espace, plus vaste en nous ? Lorsque l’on tombe en extase devant la beauté d’un coucher de soleil ou que l’on plonge son regard dans celui d’un nouveau-né ; « le temps s’arrête, l’espace se dilue. Nous ressentons que le silence, la paix et la liberté font partie intégrante de notre être. C’est toujours nous, mais on sait que cette partie de nous-même est plus vraie et qu’elle relie les autres aspects de notre vie. Quelque chose nous dit que « la vraie vie, c’est ça » » (David Ciussi, L’apprentissage de l’instant). 

Ce pressentiment, c’est ce qui m’a amené au yoga. Je l’ai vu, de façon plus ou moins consciente, comme un moyen de réveiller la Vie en moi. Et puis, il prenait en compte le corps, ce patrimoine humain commun, via le hatha-yoga, le souffle et la posture. Avec cette idée du corps, empreinte de confiance, qui semblait assez éloigné de ma culture natale ; et j’avais l’intuition qu’il pouvait se (re)découvrir ici une sagesse, un trésor de potentialité…

Le but du yoga est simple au fond : être mieux dans sa vie, en reconnaissant son identité première, en retrouvant le sens profond de son existence. « Cet art né en Inde, nous est légué comme un héritage pour l’humanité entière » nous dit Eva Ruchpaul. Art à la fois ancestral et évolutif, il est né de la soif de l’homme de mieux se connaître, de son désir de s’extraire de la souffrance existentielle, de son élan de s’accomplir.

Sa transmission fût orale pendant longtemps puis s’est reposée par la suite sur des textes. Cette transmission de maitre à disciple a créé en Inde de nombreuses ramifications qui sont autant d’écoles expérimentales. Ainsi, le yoga n’a cessé d’évoluer au cours des millénaires et s’adapte encore aujourd’hui aux besoins de l’humanité. C’est la manière d’être qui l’enracine dans une unicité. Être atttentif, à ce qui est, en cet instant. 

Dans cette observation ouverte et disponible à ce qui se présente (pensées, émotions, sensations et perceptions), le pratiquant de yoga découvre que les niveaux psychologiques et somatiques sont intimement reliés. Il découvre que le corps est un espace vivant, qu’il ne se réduit pas à une physiologie, qu’un corps plus vaste peut être perçu par celui dont la sensibilité se développe. Il prend conscience de plus en plus finement de tout ce qui l’habite et, par la qualité du souffle et de l’attention, parvient à rendre plus harmonieux, fluide et paisible ce « bain intérieur », libérant ainsi les blocages, déchargeant des fardeaux qu’il ne se savait parfois même pas porter. Il vit les indéniables bienfaits somatiques, détente nerveuse, oxygénation, vitalité, d’une pratique « bien tempérée », entre le trop et le pas assez.

Mais surtout il se redécouvre lui-même, conscient d’être conscient, dans une dimension qu’il avait cru perdue, Source, ce qui donne vie. Et il se donne la disponibilité de sentir cet espace-conscience en lui.

Le chemin de chacun est unique… Je vis dans ces retrouvailles à la fois une grande profondeur, un ancrage solide et beaucoup de légèreté. Il y a en même temps un enthousiasme immense à vivre, instant après instant, ce chemin d’évolution qui m’apprend à créer ma vie en conscience plutôt que de subir celle programmée par mon inconscient. Le rapport à l’autre se transforme. Il flotte dans l’air comme un goût de liberté.

« Dans la confidence du souffle » : une très belle leçon de yoga

Alors que mon cœur résonne des derniers mots de ce magnifique livre d’entretiens* entre Colette Poggi (sanskritiste et indianiste) et Eva Ruchpaul (figure majeure du yoga en France),

« Retrouver à chaque cours le plaisir d’aller à la rencontre de l’Un, de l’inhabituel, de l’insolite, puis remettre en circulation dans le quotidien ce qui a été vécu dans la pratique. Cultiver le talent de vivre ce qu’il nous a été donné de vivre »,

je me sens… entière. Oui c’est véritablement le mot qui convient.   

Plonger ainsi dans l’approche du yoga d’Eva, en dialogue avec la pensée indienne sous l’éclairage fin et précis de Colette, c’est en sortir vivifiée ! Je n’en reviens pas de tout ce qui a été nourri en moi à la lecture de ce livre.  

Depuis la fin de ma formation à l’Institut Eva Ruchpaul en 2013, mes pas de chercheuse de paix, de vérité, de sens, d’harmonie… ont continué de me porter vers d’autres enseignements. Exploratrice ravie (et fatiguée parfois, divine fatigue… mais c’est une autre histoire 😉), j’ai cherché à nourrir mon inspiration dans des voies de la Conscience, de la communication, de la thérapie.

A chaque fois, je suis ramenée au corps, sa richesse souterraine, ses potentialités cachées. J’en reviens à cette intuition que tout ce que je cherche est ici, dans cet espace du corps-souffle-conscience qui s’approfondit. C’est à la fois un non-chemin – dans le sens où tout est déjà là, parfaitement imparfait dans la présence vivante de l’instant – et un libre chemin de découverte. Exigeant, qui peut sembler risqué parfois, inconfortable souvent, mais c’est un chemin de Joie. Il me réapprend la bien-veillance, la confiance et la détente vis-à-vis de moi-même et par là même des autres. Ainsi je le vis. Et de plus en plus m’apparaît l’intelligence, la profondeur et la subtilité de la technique « Eva Ruchpaul », pour nous inviter à cette rencontre avec soi-même et se re-trouver libre et vivant, pleinement.

* Colette Poggi, « Dans la confidence du souffle – rencontre avec Eva Ruchpaul, une yogini impertinente », Almora, 2019

Une interview de Colette et Eva a été réalisée à l’occasion de la sortie de ce livre, je vous la recommande vivement : Colette Poggi et Eva Ruchpaul – Dans la confidence du souffle – rencontre du 19 juin 2019

Et ci-dessous quelques courts extraits choisis de l’ouvrage (j’espère qu’ils vous donneront envie de l’acheter !) :

 « On commence le chemin mais on ne sait ni où ni comment cela finira. Le yoga est un imprévisible voyage. Souvent l’entrée dans le yoga se fait pour des raisons banales, des motivations ordinaires, maigrir, s’assouplir… C’est humain ! Progressivement on devient témoin d’une insensible transformation, cette fameuse « manière de se faire » selon la formule de Masson-Oursel. Ce bonheur rencontré, au gré des séances, on peut, on sait peu à peu le raviver, on en devient co-créateur. On n’est plus passif par rapport à sa vie » (Eva Ruchpaul, p.25)

**********

 « Dans cette effervescence heureuse de la pratique, on reconnaîtra un chemin déjà parcouru depuis des millénaires, certes mais toujours nouveau. Le secret est de prêter attention à ce qui est, en cet instant. D’où ma devise : « le yoga selon », ce qui signifie accueillir l’instant, la météo du jour, le temps du corps et de l’esprit, dans leur lumière toujours nouvelle » (E.R. p.86)

**********

« Colette : Comment peut-on être yogin au XXIè siècle, sur l’asphalte parisien ?

Eva : Avec naïveté, en (se) donnant du courage pour cette recherche infiniment subtile. Et en laissant au placard à balais les atermoiements, les préjugés, les indolences. Faire comme si, comme si c’était simple, facile ; accepter de laisser aller et venir. Agir, oui, mais agir selon, avec soi plutôt que contre soi. En pratiquant la justesse, en toute chose, on évite la cuillèrée de trop qui enlève la transparence » (E.R. p.147)

**********

 « Colette : Comme on l’a vu, le terme générique que les maîtres de yoga ont élu en sanskrit pour exprimer l’état d’aise, de détente consciente, est sukha. Il suggère à la fois un espace intérieur bien centré et heureux. Comment relier ces deux expériences de l’espace et de l’agréable ?

Eva : Sans sukha, pas de yoga. Ce sentiment émerge d’une pratique bien tempérée, aux allures de rituel : le lieu et le moment, le vêtement ample, l’enchaînement des exercices, alternant avec le « rien » : l’important est la présence attentive et toujours nouvelle ; pas de pilotage automatique, jamais ! Ce « bien-aise » naît de l’oxygénation pleine de tempérance, ni trop ni trop peu, de la synchronie intime, tous ces ingrédient réunis qui concourent à l’homéostasie. Cela est unique pour chacun : tout adulte bien-portant a son programme personnel, inné, ses propres lignes à manifeste […]

Dans la pratique du yoga, sukha (sentiment de bien-être) et santosa (contentement) correspondent tous deux à une réorganisation gratuite du potentiel énergétique, à une gestion interne. Cela est sous-tendu par une sensation cénesthésique globale sans programmation ! Pas de salaire, pas de reconnaissance sociale, seul un réajustement des tensions, un réajustement des appétits esthétiques » (p.93)

**********

« Colette : « …De manière générale, l’attention non-violente consiste en une double dynamique : tenir compte, d’une part, de sa juste capacité, sans aller trop loin, et d’autre part, de l’élan qui pousse à se porter plus loin. Cette alliance entre exigence et respect de soi résume l’injonction d’ahimsa

Eva : Une vieille dame me mit un jour sagement en garde contre un excessif labeur : « Vous êtes pareille à une lampe à huile ! Attention ! On peut consumer la mèche mais pas l’huile » !

Puiser, jusqu’à un certain point, dans ses réserves énergétiques disponibles, c’est excellent, cela les renouvelle, mais il ne faut gaspiller irrémédiablement le fond car il est irremplaçable. Et de cela, chacun est le seul juge. C’est cela ahimsa : ne pas (se) nuire ! » (p.83)

**********

« Il est essentiel de comprendre que tout notre être forme une architecture en laquelle tous les éléments, tous les niveaux, sont solidaires, imbriqués. Les Upanishad ont suggéré cette interrelation par l’emboîtement des trois corps grossier-subtil-causal correspondant en gros aux niveaux du corps physique, du souffle et de la pensée ainsi que de l’intuition, enfin de la conscience ayant pour essence la félicité. Chez la plupart des êtres humains, cet arsenal se trouve, hélas, affecté par des troubles, des tensions, des turbulences internes, de toutes sortes, qui ne le laissent jamais au repos, sauf peut-être dans le sommeil profond. Comment remédier à ce mal-être ?

Le yoga préconise un moyen qui a fait ses preuves au cours des millénaires : la « descente » des rythmes de la respiration, transformant ceux de la pensée. Ce ralentissement allant jusqu’à la suspension unifie, apaise l’arbre somatique. C’est comme si on se posait près d’une source qui gazouille ! On entre en familiarité avec le souffle, on redécouvre les bienfaits de la douceur envers soi. Assez d’auto-vandalisation.

Comme en musique, on essaie d’accéder à un rythme tempéré, rassurant, « harmonisant ». La pratique du souffle laisse par ailleurs des empreintes car, on le sait, le renouveau métabolique demeure quelques instants, voire quelques jours ; il tend vers une homéostasie. De là s’ensuit une distanciation par rapport à l’impact du monde extérieur. Mais tout cela n’est possible que grâce à la posture considérée comme un contrat avec soi-même ; elle devient le théâtre d’une intensité psychologique forte, mais cela se passe dans une structure d’accueil privilégiée !

Un rapport de jeu et non de force s’instaure avec l’évènement » (E.R. p.149)

**********

« Le souffle ! Tout est dans le souffle, tout est par le souffle. Être en yoga signifie l’accueillir avec empathie, dans toutes les situations, ne jamais quitter cette relation. Je parle ici principalement de la part insaisissable du souffle, non pas seulement celle audible, perceptible, car en réalité il est l’expression d’une intelligence naturelle, universelle, qui transforme, et cela c’est une extraordinaire découverte. Tout est dans le souffle, le souffle est en tout. Vraiment, il ne s’agit pas là d’un organe en particulier mais d’une fonction diffuse qui sous-tend et englobe toutes les formes de vie. Il est bon d’en discerner les modalités subtiles, de les accueillir, les respecter. Elles sont si discrètes, si confidentielles, jamais elles ne se révèlent dans l’effort. C’est pourquoi il est heureux de demeurer sans trêve en recherche d’amitié avec le souffle » (E.R. p.28)

**********

« Colette : Pourquoi une telle insistance sur la respiration en Inde ?

Eva : La respiration, elle, est négociable, pas la pensée, du moins pour le commun des mortels ! La modulation respiratoire, si elle est juste, dissipe le sentiment d’incomplétude et ouvre à une expérience de complétude. Quoi de plus satisfaisant ? J’insiste souvent dans mes cours sur cette attitude : demeurer dans la bienveillance du souffle, dans l’intention de cette énergie d’amour. Il faudrait sans cesse l’entendre, être relié à cette pulsation fondamentale, pour improviser la vie, comme à la note de basse en musique indienne, qui donne la tonalité du raga. Grâce à ce lien, on se répare en tout instant. C’est un peu comme la mémoire, sans cesse reprogrammée au fil des expériences » (p.133)

**********

« Colette : Que peut apporter la pratique de kumbhaka, la jarre, qui correspond à une suspension du souffle dans le contenant du corps ? Comme le disent les Upanishad, nous sommes pareils à une jarre de terre cuite. À la mort, le corps-jarre se trouve plongé dans l’océan, alors la paroi d’argile fond dans l’eau ; l’intérieur et l’extérieur ne sont plus distincts. Ils appartiennent au même courant, tel un fleuve se fondant dans l’océan. En va-t-il de même pour le kumbhaka respiratoire ?

Eva : Pour ainsi dire, durant l’apnée, le souffle vecteur de la pensée, des états émotionnels, psychiques, s’apaise, se suspend. Ainsi délesté du trop-pensé, on retourne vers un état d’innocence. On s’ouvre de l’intérieur, on se met à l’écoute, plein d’attention pour ce qui advient et que l’on ne connaît pas encore.

Je vois Kumbhaka comme un temps d’équilibre en plénitude ou en vacuité, selon que l’apnée se réalise poumons étalés ou fanés. L’interruption du « courant d’air » est comme un signal de contentement. […]

Ce moment sans intention, éprouvé comme un accueil du « rien » entre deux postures, est d’une richesse insoupçonnable. Notre contemporain en a perdu la saveur, et plus encore, la subtilité. Cet entre-deux qui revient régulièrement entre deux constructions posturales précises est d’une durée variable, celle-ci dépend de la fatigue parfois mal acceptée de l’apprenti, et surtout, de son éducation. Nous sommes tous des êtres variables! Le savoir-faire dans l’exercice des postures n’est qu’un encouragement confidentiel au savoir-être. Il nous incite à sortir de l’activisme forcené de l’ère du béton, et ne demande qu’un peu de talent, celui de s’ouvrir à l’instant qui vient » (p.158)

**********

« L’espace intérieur dans lequel notre organisme « baigne » est fait de pensées, de mémoires cellulaires, d’impressions conscientes ou oubliées, de nos désirs, de nos intentions, des émotions passées et présentes… Tout cela conditionne notre présence au monde. Si, par la qualité du souffle et de l’attention, nous parvenons à rendre plus limpide, fluide et paisible ce bain intérieur, un changement prend place dans la relation à soi-même et au monde. On éprouve un état vivant de jonction, le sentiment d’être la fois « chez soi » et dans un dialogue ouvert avec ce qui change sans cesse, l’impermanence est apprivoisée » (E.R. p.108)

Le contrat avec la vie

Je me suis fait le cadeau d’une longue pratique ce matin. L’élan était là et près de 2 heures devant moi. Mon habitude, en dehors des cours, est plutôt à de courtes séances. 3 à 4 postures nourries et entrecoupées du souffle, suivies d’une assise. L’intention : re-éveiller la connexion, s’ancrer en soi pour savourer avec plus de conscience l’expérience vivante du quotidien. Aujourd’hui j’avais l’envie d’un peu plus, alors j’ai négocié avec « l’entrepreneuse » en moi qui avait envisagé des tas d’activités beaucoup plus productives pour ma matinée. Cette partie de moi a de nombreux projets (dans la tête) et court (assez vite et souvent en rond !) après leur réalisation… Mais pour l’avoir expérimenté à de nombreuses reprises, elle sait combien ces temps de retour à soi sont précieux pour l’équilibre global et combien ils sont également à son service, en me permettant de revenir aux projets avec un mental allégé, éclairé et plus de créativité 😉

Gratitude infinie pour Eva Ruchpaul, dont l’enseignement de cet art de vivre qu’est le yoga, d’une grande subtilité, continue de m’accompagner jour après jour. Gratitude pour tous ces éveilleurs, passeurs de conscience, qui invitent ceux qui en ont l’élan et le courage (car oui il en faut !) à la recherche intérieure. Pour re-découvrir que tout ce que nous cherchons vraiment, au fond, n’est nulle part ailleurs qu’ici et maintenant, toujours présent. L’unique endroit où se révèle et se goûte le sel de la vie.

Je me suis replongée ces derniers temps dans La demeure du silence, ouvrage publié en 1975 sous forme d’entretiens (mon favori dans la bibliographie d’Eva Ruchpaul), je ne résiste pas à l’envie de vous en partager les premières lignes :

« LE CONTRAT AVEC LA VIE

Ce n’est pas si facile de devenir ce qu’on est, de retrouver sa mesure profonde. Albert Camus (Noces)

Anne Philipe (A.P.) : Nous nous connaissons depuis près de huit ans. Et c’est seulement, il y a quelques mois, qu’un jour au fil d’une conversation, vous avez employé le terme de contrat avec la vie. Cette expression m’a frappée, et c’est sans doute d’elle qu’est partie l’idée de ces entretiens. Je vous propose donc comme point de départ de préciser ce que vous entendez par contrat avec la vie.

Eva Ruchpaul (E.R.) : C’est nouveau pour moi de considérer mon état comme un contrat. Mais en fait, c’est vrai. J’ai toujours eu l’impression qu’il était dommage, inutile et triste de vivre, en oubliant que j’étais, moi, sursitaire.

A.P. : Mais nous sommes tous en sursis.

E.R. : Oui, mais plus ou moins sensibles à ce délai. Je pense que chacun en a eu connaissance au moins une fois dans sa vie, mais qu’il est courant de le garder hors mémoire. Il semble qu’il y ait une conspiration tacite, une complicité silencieuse des gens et de leur histoire, qui leur fait perdre le sens, la saveur du sursis.

A.P. : Vous voulez dire que la complicité naît d’une perte de connaissance progressive de la réalité.

E.R. : La perte de conscience me semble presque voulue, organisée. Comme une couche protectrice que les gens sécréteraient, pour s’abriter de leur propre acuité d’intelligence, et qui finirait par les enliser. Une manière d’entraide collective et implicite vers un assoupissement confortable. En Occident, à l’heure actuelle, tout vous porte à oublier le sel de l’instant, l’acuité de perception, le sens de l’existence, la gloire de conscience. Enfin, on peut donner toutes sortes de noms à cette manière d’être, que tout le monde reconnaît comme possible, mais nous continuons à ériger le comportement de l’autruche en système : on met la tête sous la pierre, préférant ne pas savoir.

Seules les crises, les ruptures nous rendent la vue claire. Par exemple, prenons un individu qui aurait été alité par une maladie grave, il a vu les gens se promener verticalement et habiter un autre univers, pendant très longtemps, il s’est vu relégué hors du monde des bien-portants. Puis un jour vient, où il se retrouve dans la rue ; l’air nouveau, le manque d’égards des passants, tout lui prouve qu’il n’est plus malade. Tout lui est donné, il peut faire ce qu’il veut : il lui arrive quelque chose à ce moment précis… Je pense que mon pari a été de chercher à prolonger ce « quelque chose » au jour-le-jour, à l’instant-l’instant. Il n’y a aucune raison pour que je me laisse oublier que là est l’important de ma vie ».

yoga contrat avec la vie